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L’évolution des conditions de vie en Haïti entre 2007 et 2012. La réplique sociale du séisme

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Rapport

Préface

(Whole publication available in PDF file below this abstract.)

L’ouvrage conjoint IHSI-DIAL « Haïti : impact du séisme sur les conditions de vie et le marché du travail » contient l’analyse des principaux résultats de l’enquête sur les conditions de vie des ménages en Haïti après le séisme (ECVMAS) réalisée en 2012 par l’IHSI en partenariat avec DIAL (unité mixte IRD- Université Paris Dauphine) et la Banque mondiale (BM). Ces travaux ont bénéficié d’un financement de l’Agence Nationale de la Recherche (projet de recherche Evaluation d’Impact en Haïti Après le Séisme (EISHA) et du programme NOPOOR de la Commission Européenne. Cet ouvrage matérialise et illustre la réussite de cette collaboration. Il reflète aussi la réussite moins visible mais non moins importante de la production de nouveaux outils et d’un savoir-faire permettant d’améliorer la connaissance des conditions de vie de la population après le séisme et mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre dans le marché du travail. De par les spécificités et la complexité de la société haïtienne, il a fallu faire preuve de créativité et d’originalité afin de pouvoir mieux l’appréhender.

En premier lieu nous voudrions nous réjouir de l’accomplissement d’une importante étape de notre longue collaboration avec l’IHSI qui remonte à l’appui de DIAL dans le cadre de l’Enquête sur l’Emploi et l’Economie Informelle (EEEI) réalisée en 2007. C’est d’ailleurs grâce à ces deux enquêtes (2007, 2012) largement similaires (inspirées de la méthodologie 1-2-3 développée par DIAL) qu’il a été possible de comparer les conditions de vie pré et post-séisme et mettre en évidence l'évolution globale de la société, et plus particulièrement du marché du travail. L’état des lieux actualisé des conditions de vie de la population permet aussi de donner un aperçu complet sur divers aspects des conditions de vie, le dernier bilan datant d’il y a  plus de dix ans.

L’analyse des impacts sociaux des désastres naturels est un domaine dont la connaissance et les méthodes sont encore embryonnaires. Avancer suppose de repousser les frontières, c´est-à-dire concevoir de nouveaux outils, concepts et approches adaptés à ces contextes de crise de grande ampleur. Avant de mettre en œuvre un dispositif de suivi et évaluation, il est important de reconnaître que deux types d’informations et analyses sont nécessaires à la suite d’un désastre de grande ampleur :

Evaluation rapide des dégâts et des besoins : l’aide d’urgence requiert l’évaluation rapide de l’ampleur des dégâts, l’identification des moyens d’aide (infrastructure, etc.) et le ciblage de la population la plus touchée. Une telle évaluation rapide, à défaut d’être préparée/anticipée, peut s’appuyer principalement sur des images satellite et la constitution (collaborative) de bases de données cartographiques sur le modèle d’open street map permettant d’identifier, inventorier et localiser les moyens à mobiliser.
Analyse d’impact et des changements induits par le séisme : après la phase d’aide d’urgence à la suite d’une catastrophe, vient l’étape des bilans et des analyses approfondis de leurs impacts. C’est le temps de l’analyse des vulnérabilités et des changements de moyen et long terme produits dans la société par la catastrophe. C’est ici qu’interviennent les dispositifs d’enquête statistique comme celui mis en œuvre dans le cadre du projet EISHA. Il convient dès à présent de préciser que ces outils ne sont pas adaptés pour mesurer l’ampleur des dommages humains et matériels (nombre de ménages et logements ont disparu, des familles sinistrées ont émigré à l’étranger, des décès ont eu lieu dans des bâtiments publics sans que le logement des victimes ait souffert, etc.).

La situation des ménages post-séisme posait un certain nombre de défis techniques et pratiques auxquels nous avons tenté de donner une réponse. L’ambition du projet EISHA était aussi de développer des outils et des instruments pouvant être utilisés dans d’autres contextes où de catastrophes sont susceptibles de se produire (l’expérience du séisme de Pisco, Pérou du 15 août 2007 de magnitude 8 dans l’échelle de Richter).

La destruction de très nombreux logements provoquée par le séisme a rendu obsolète les repères nécessaires (dont une base de sondage reflétant la distribution actuelle des logements/ménages). En attendant les résultats du prochain recensement, une actualisation rapide s’est imposée. L’identification des zones d’expansion ou ayant subi de forts changements à la suite du séisme a nécessité un travail coordonné entre les partenaires du projet et les autres bailleurs et agences gouvernementales afin de procéder à l’actualisation cartographique sur le terrain. Un autre défi a été la prise en compte de la situation des camps de personnes déplacées. Quelques mois après le séisme, l’Organisation Internationale des Migrations (OIM) comptait près d’un million et demi de personnes dans environ 1500 camps. Il a également fallu prendre en compte la réalité changeante de la population dans les camps passée à 368 000 personnes au moment de l’enquête (octobre 2012).

Les stratégies des ménages en réponse au séisme ont interpellé le concept de ménage, défini généralement comme comprenant toutes les personnes résidant dans un même logement et partageant les ressources quotidiennes ou les repas. Pilier des enquêtes auprès des ménages, cette notion a été en effet contestée par l’éparpillement de la population dans les camps mais aussi par l’arrivée dans les ménages de personnes, parents et non parents (amis, voisins), ayant perdu leur logement, reflet de la solidarité qui a permis d’atténuer les conséquences du séisme. Nous avons ainsi adopté une définition assez flexible du ménage permettant de reconstituer a posteriori les nouveaux contours des ménages en modulant les critères d´appartenance.

En dehors de la situation inédite d’un grand nombre de ménages et personnes déplacés dans les camps, les propres conditions de destruction liées au séisme nous ont obligés à adopter des outils et moyens informatisés (questionnaires assistés par ordinateur- CAPI). Ces derniers ont permis d’assurer un contrôle de qualité et la saisie de données afin de réduire au minimum possible les erreurs liées au travail de collecte sur le terrain.

Ce sont tous ces défis, liés à la situation particulière qui a résulté du séisme de 12 janvier 2010, qui ont été relevés avec succès. Nous sommes tout particulièrement fiers d’avoir accompagné l’IHSI à travers ce partenariat étroit et de long terme. Ce dernier est guidé par les missions fondamentales de l’IRD qui sont celles d’une recherche en coopération impliquant le partage et la transmission réciproque des connaissances ainsi que le renforcement des capacités institutionnelles permettant aux institutions publiques de répondre avec rigueur scientifique aux besoins de connaissance et d’analyse.

Nous devons ici remercier toutes les personnes qui ont permis à cette enquête d’aboutir, et tout particulièrement les enquêteurs et les ménages enquêtés pour le temps consacré. Les taux de non réponse ont été particulièrement faibles, alors que dans d’autres pays développés et en développement, la non-réponse constitue une source importante de biais nécessitant d’ajustements parfois difficiles à mettre en œuvre. Nous considérons que cet ouvrage a pour objet de rendre compte de ce que les ménages interrogés ont confié aux enquêteurs afin que leurs voix soient entendues dans toute leur diversité et leur complexité.

Quelles leçons tirer donc de cette expérience, des résultats obtenus ? Trois enseignements nous paraissent très importants. En premier lieu, il convient d’anticiper les besoins en information et analyses dans des situations de catastrophes naturelles en distinguant les urgences (court terme) et les besoins de moyen terme en vue de la reconstruction. En second lieu, la vulnérabilité de la population face aux désastres naturels est très largement conditionnée par les inégalités sociales. Les politiques de prévention ainsi que le ciblage de populations devra en tenir compte. En troisième et dernier lieu, les populations sinistrées demeurent, dans une large  mesure, « invisibles »  pour les politiques d’aide qui se concentrent dans les camps de réfugiés.

La solidarité des ménages dans le cas d’Haïti a joué un rôle central dans l’atténuation de conséquences du séisme mais elle a simultanément rendu moins visible ces populations pour une aide qui est restée largement insuffisante, malgré les promesses de la communauté internationale. La population a été capable, dans un formidable élan de solidarité, de s’organiser afin d’atténuer les conséquences du séisme. Pour 92% de la population occupée, trouver un emploi signifie créer leur propre emploi. C’est ainsi que la mise au travail des membres secondaires des ménages (au détriment de l’éducation des enfants, en majorité des aides familiaux jeunes travaillant moins de 15 heures par semaine) puis l’entraide ont été le principaux recours de la population face aux conséquences du séisme. Cette solidarité vient en complément de celle de la diaspora qui apporte, à travers les transferts, un soutien décisif aux ménages pour lesquels il s’agit souvent de la principale (sinon l’unique) source de revenu. Bref, la population s’est prise en main.  L’idée d’un pays « assisté », de populations séjournant de façon opportuniste dans les camps n’est pas confortée par les résultats de l’enquête. Cependant, l’entraide a ses limites quand le choc est si massif et affecte la plupart de la population. D’après le constat dressé en partant du point de vue des ménages, l´aide a touché les populations des camps mais n´a pas atteint les populations sinistrées hors camps, au-delà des zones réputées pour avoir été lourdement affectées par le séisme.

Les politiques publiques permettant d’atténuer la souffrance de ceux durement touchés par le séisme et d’améliorer les niveaux de vie de la population peuvent ainsi s’appuyer sur des fondations empiriques plus solides. Les pouvoirs publics et la société toute entière disposent désormais d'outils nouveaux permettant de s’engager sur le chemin de la gestion des risques et de la reconstruction durable. 

 Javier Herrera
Chef de projet Flash Haïti ANR EISHA
 Directeur de Recherche IRD